—Ta ligne de conduite est superbe. Tu ne montres pas de jalousie. Tu laisses le champ libre à tout le monde en apparence, et tu te maintiens en réalité. C'est fort, mais c'est de l'observation.

—Je ne comprends pas, dit Philippe de plus en plus piqué.

—Pas de modestie, vois-tu, c'est mot pour mot la conduite de M. Potemkine, qui a étonné tout le monde par sa fortune. Il a vu que Catherine aimait la vanité dans ses amours; que si on la laissait libre, elle voltigerait de fleur en fleur, revenant à la plus féconde et à la plus belle; que si on la poursuivait, elle s'envolerait hors de toute portée. Il a pris son parti. C'est lui qui a rendu plus agréables à l'impératrice les favoris nouveaux qu'elle distinguait; c'est lui qui, en les faisant valoir par un côté, réservait habilement leur côté vulnérable; c'est lui qui fatiguait la souveraine avec les caprices de passage, au lieu de la blaser sur ses propres agréments à lui Potemkine. En préparant le règne éphémère de ces favoris qu'on nomma ironiquement les Douze Césars, Potemkine rendait son règne à lui éternel, indestructible.

—Mais voilà des infamies incompréhensibles, murmurait le pauvre Philippe, en regardant son père avec stupéfaction.

Le vieillard continua imperturbablement.

—Selon le système de Potemkine, tu aurais pourtant un léger tort. Il n'abandonnait pas trop la surveillance, et toi tu te relâches. Je sais bien que la politique française n'est pas la politique russe.

À ces mots prononcés avec une affectation de finesse qui eût détraqué les plus rudes têtes diplomatiques, Philippe, qui crut son père en délire, ne répondit que par un haussement d'épaules peu respectueux.

—Oui, oui, interrompit le vieillard, tu crois que je ne t'ai pas deviné? Tu vas voir.

—Voyons, monsieur.

Taverney se croisa les bras.