—Oh! oui, marquis! s'écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain poison; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par celui-là; et comme c'est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.

—Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.

—Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; ça fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!

—Et deux verres qui se choquent sont bien près l'un de l'autre, dit Taverney. Jetez, marquis, jetez.

—C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le jettera pas.

—Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est pas parce que j'aide la destinée, c'est parce que Cabanis m'a composé ce poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l'effet du hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être; voilà pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez, monsieur de Cagliostro.

—Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider à l'exécution de ses arrêts.

—Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt pas empoisonné qui veut. C'est une mort admirable que vous me prédisez là; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en algèbre.

—Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement Cagliostro.

Et il fit un signe qui indiquait qu'il désirait en rester là, avec M. de Condorcet du moins.