—Et quelle était cette phrase? demanda l'aînée.
—Cette phrase, la voici, continua Jeanne: «Monsieur, ayez pitié d'une petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.»
—Oh! fi donc! s'écria l'aînée des deux visiteuses avec un geste de dégoût.
—Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était adressée? demanda la plus jeune.
—Les uns m'écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui de désobéir à ma mère. Je n'avais qu'une crainte, celle d'être battue.
—Et qu'arriva-t-il?
—Mon Dieu! madame, ce qu'espérait ma mère; je rapportais un peu d'argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette affreuse perspective qui l'attendait: l'hôpital.
Les traits de l'aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.
—Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportât à mon père, ce hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m'assis au pied d'une borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je tombai malade.
«Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de partir pour l'hôtel-Dieu, où il mourut.