[Chapitre LXXXVII]

[Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant chasser le lièvre fut chassé lui-même par les agents de monsieur de Crosne ]

Madame de La Motte fut incarcérée comme l'avait voulu la reine.

Aucune compensation ne parut plus agréable au roi, qui haïssait instinctivement cette femme. Le procès s'instruisit sur l'affaire du collier avec toute la rage que peuvent mettre des marchands ruinés qui espèrent se tirer d'embarras, des accusés qui veulent se tirer de l'accusation, et des juges populaires qui ont dans les mains l'honneur et la vie d'une reine, sans compter l'amour-propre ou l'esprit de parti.

Ce ne fut qu'un cri par toute la France. Aux nuances de ce cri la reine put reconnaître et compter ses partisans ou ses ennemis.

Depuis qu'il était incarcéré, monsieur de Rohan demandait instamment à être confronté avec madame de La Motte. Cette satisfaction lui fut accordée. Le prince vivait à la Bastille comme un grand seigneur, dans une maison qu'il avait louée. Hormis la liberté, tout lui était accordé sur sa demande.

Ce procès avait pris dès l'abord des proportions mesquines, eu égard à la qualité des personnes incriminées. Aussi s'étonnait-on qu'un Rohan pût être inculpé pour vol. Aussi, les officiers et le gouverneur de la Bastille témoignaient-ils au cardinal toute la déférence, tout le respect dus au malheur. Pour eux ce n'était pas un accusé, mais un homme en disgrâce.

Ce fut bien autre chose encore lorsqu'il fut répandu dans le public que monsieur de Rohan tombait victime des intrigues de la cour. Ce ne fut plus pour le prince de la sympathie, ce fut de l'enthousiasme.

Et monsieur de Rohan, l'un des premiers parmi les nobles de ce royaume, ne comprenait pas que l'amour du peuple lui venait uniquement de ce qu'il était persécuté par plus noble que lui. Monsieur de Rohan, dernière victime du despotisme, était de fait l'un des premiers révolutionnaires de France.