—Pour un étranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-être.
—Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit Morrel; d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, héroïsme ou non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise fortune en récompense de la faveur que nous avait faite autrefois la bonne.
—Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mémoire. À quelle heure déjeunez-vous, Albert.
—À dix heures et demie.
—Précises? demanda Debray en tirant sa montre.
—Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf, car, moi aussi, j'attends un sauveur.
—À qui?
—À moi, parbleu! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent la tête! Notre déjeuner est un déjeuner philanthropique, et nous aurons à notre table, je l'espère du moins, deux bienfaiteurs de l'humanité.
—Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?
—Eh bien, mais on le donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette façon-là que d'ordinaire l'Académie se tire d'embarras.