— Vous m’attendrez.

— Où cela, Sire?

— À la petite porte du parc.

Le lieutenant s’inclina, comprenant que le roi lui avait dit tout ce qu’il avait à lui dire.

En effet, le roi le congédia par un geste tout aimable de sa main. L’officier sortit de la chambre du roi et revint se placer philosophiquement sur sa chaise, où, bien loin de s’endormir, comme on aurait pu le croire, vu l’heure avancée de la nuit, il se mit à réfléchir plus profondément qu’il n’avait jamais fait.

Le résultat de ces réflexions ne fut point aussi triste que l’avaient été les réflexions précédentes.

«Allons, il a commencé, dit-il; l’amour le pousse, il marche, il marche! Le roi est nul chez lui, mais l’homme vaudra peut-être quelque chose. D’ailleurs, nous verrons bien demain matin... Oh! oh! s’écria-t-il tout à coup en se redressant, voilà une idée gigantesque, mordioux! et peut-être ma fortune est-elle dans cette idée-là!»

Après cette exclamation, l’officier se leva et arpenta, les mains dans les poches de son justaucorps, l’immense antichambre qui lui servait d’appartement.

La bougie flambait avec fureur sous l’effort d’une brise fraîche qui, s’introduisant par les gerçures de la porte et par les fentes de la fenêtre, coupait diagonalement la salle. Elle projetait une lueur rougeâtre, inégale, tantôt radieuse, tantôt ternie, et l’on voyait marcher sur la muraille la grande ombre du lieutenant, découpée en silhouette comme une figure de Callot, avec l’épée en broche et le feutre empanaché.

«Certes, murmurait-il, ou je me trompe fort, ou le Mazarin tend là un piège au jeune amoureux; le Mazarin a donné ce soir un rendez-vous et une adresse aussi complaisamment que l’eût pu faire M. Dangeau lui-même. J’ai entendu et je sais la valeur des paroles. «Demain matin, a-t-il dit, elles passeront à la hauteur du pont de Blois.» Mordioux! c’est clair, cela! et surtout pour un amant! C’est pourquoi cet embarras, c’est pourquoi cette hésitation, c’est pourquoi cet ordre: «Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, à cheval demain, à quatre heures du matin.» Ce qui est aussi clair que s’il m’eût dit: «Monsieur le lieutenant de mes mousquetaires, demain, à quatre heures du matin, au pont de Blois, entendez-vous?» Il y a donc là un secret d’État que moi, chétif, je tiens à l’heure qu’il est. Et pourquoi est-ce que je le tiens? Parce que j’ai de bons yeux, comme je le disais tout à l’heure à Sa Majesté. C’est qu’on dit qu’il l’aime à la fureur, cette petite poupée d’Italienne! C’est qu’on dit qu’il s’est jeté aux genoux de sa mère pour lui demander de l’épouser! C’est qu’on dit que la reine a été jusqu’à consulter la cour de Rome pour savoir si un pareil mariage, fait contre sa volonté, serait valable! Oh! si j’avais encore vingt-cinq ans! si j’avais là, à mes côtés, ceux que je n’ai plus! si je ne méprisais pas profondément tout le monde, je brouillerais M. de Mazarin avec la reine mère, la France avec l’Espagne, et je ferais une reine de ma façon; mais, bah!»