Monck insistait sur ce point pour voir si le gentilhomme français saisirait l’échappatoire qui lui était ouverte; mais Athos ne sourcilla point.
— Je vous assure, milord, dit-il fermement, que ma conviction à l’endroit des deux barils est qu’ils n’ont changé ni de place ni de maître.
Cette réponse avait enlevé à Monck un soupçon, mais elle lui en avait suggéré un autre.
Sans doute ce Français était quelque émissaire envoyé pour induire en faute le protecteur du Parlement; l’or n’était qu’un leurre; sans doute encore, à l’aide de ce leurre, on voulait exciter la cupidité du général. Cet or ne devait pas exister. Il s’agissait, pour Monck, de prendre en flagrant délit de mensonge et de ruse le gentilhomme français, et de se tirer du mauvais pas même où ses ennemis voulaient l’engager, un triomphe pour sa renommée.
Monck, une fois fixé sur ce qu’il avait à faire:
— Monsieur, dit-il à Athos, sans doute vous me ferez l’honneur de partager mon souper ce soir!
— Oui, milord, répondit Athos en s’inclinant, car vous me faites un honneur dont je me sens digne par le penchant qui m’entraîne vers vous.
— C’est d’autant plus gracieux à vous d’accepter avec cette franchise, que mes cuisiniers sont peu nombreux et peu exercés, et que mes approvisionneurs sont rentrés ce soir les mains vides; si bien que, sans un pêcheur de votre nation qui s’est fourvoyé dans mon camp, le général Monck se couchait sans souper aujourd’hui. J’ai donc du poisson frais, à ce que m’a dit le vendeur.
— Milord, c’est principalement pour avoir l’honneur de passer quelques instants de plus avec vous.
Après cet échange de civilités, pendant lequel Monck n’avait rien perdu de sa circonspection, le souper, ou ce qui devait en tenir lieu, avait été servi sur une table de bois de sapin. Monck fit signe au comte de La Fère de s’asseoir à cette table et prit place en face de lui. Un seul plat, couvert de poisson bouilli, offert aux deux illustres convives, promettait plus aux estomacs affamés qu’aux palais difficiles.