Le cortège défilait toujours, et, avec le roi, les acclamations commençaient à s’éloigner dans la direction du palais, ce qui n’empêchait pas notre officier d’être fort bousculé.
— Mordioux! continuait le raisonneur, voilà bien des gens qui me marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou plutôt comme rien du tout, attendu qu’ils sont anglais et que je suis français. Si l’on demandait à tous ces gens-là: «Qu’est-ce que M. d’Artagnan?» ils répondraient: «Nescio vos.» Mais qu’on leur dise: «Voilà le roi qui passe, voilà M. Monck qui passe», ils vont hurler: «Vive le roi! Vive M. Monck!» jusqu’à ce que leurs poumons leur refusent le service. «Cependant, continua-t-il en regardant, de ce regard si fin et parfois si fier, s’écouler la foule, cependant, réfléchissez un peu, bonnes gens, à ce que votre roi Charles a fait, à ce que M. Monck a fait, puis songez à ce qu’a fait ce pauvre inconnu qu’on appelle M. d’Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas puisqu’il est inconnu, ce qui vous empêche peut-être de réfléchir. Mais, bah! qu’importe! ce n’empêche pas Charles II d’être un grand roi, quoiqu’il ait été exilé douze ans, et M. Monck d’être un grand capitaine, quoiqu’il ait fait le voyage de France dans une boîte. Or donc, puisqu’il est reconnu que l’un est un grand roi et l’autre un grand capitaine: Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the captain Monck!
Et sa voix se mêla aux voix des milliers de spectateurs, qu’elle domina un moment; et, pour mieux faire l’homme dévoué, il leva son feutre en l’air. Quelqu’un lui arrêta le bras au beau milieu de son expansif loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu’on appelle aujourd’hui royalisme.)
— Athos! s’écria d’Artagnan. Vous ici?
Et les deux amis s’embrassèrent.
— Vous ici! et étant ici, continua le mousquetaire, vous n’êtes pas au milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous le héros de la fête, vous ne chevauchez pas au côté gauche de Sa Majesté restaurée, comme M. Monck chevauche à son côté droit! En vérité, je ne comprends rien à votre caractère ni à celui du prince qui vous doit tant.
— Toujours railleur, mon cher d’Artagnan, dit Athos. Ne vous corrigerez-vous donc jamais de ce vilain défaut?
— Mais enfin, vous ne faites point partie du cortège?
— Je ne fais point partie du cortège, parce que je ne l’ai point voulu.
— Et pourquoi ne l’avez-vous point voulu?