Ils entrèrent dans la salle autrefois commune. La taverne en général, et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes transformations; l’ancien hôte des mousquetaires, devenu assez riche pour un hôtelier, avait fermé boutique et fait de cette salle dont nous parlions un entrepôt de denrées coloniales. Quant au reste de la maison, il le louait tout meublé aux étrangers.
Ce fut avec une indicible émotion que d’Artagnan reconnut tous les meubles de cette chambre du premier étage: les boiseries, les tapisseries et jusqu’à cette carte géographique que Porthos étudiait si amoureusement dans ses loisirs.
— Il y a onze ans! s’écria d’Artagnan. Mordioux! il me semble qu’il y a un siècle.
— Et à moi qu’il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que j’éprouve, mon ami, à penser que je vous tiens là, que je serre votre main, que je puis jeter bien loin l’épée et le poignard, toucher sans défiance à ce flacon de xérès. Oh! cette joie, en vérité, je ne pourrais vous l’exprimer que si nos deux amis étaient là, aux deux angles de cette table, et Raoul, mon bien-aimé Raoul, sur le seuil, à nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux!
— Oui, oui, dit d’Artagnan fort ému, c’est vrai. J’approuve surtout cette première partie de votre pensée: il est doux de sourire là où nous avons si légitimement frissonné, en pensant que d’un moment à l’autre M. Mordaunt pouvait apparaître sur le palier.
En ce moment la porte s’ouvrit, et d’Artagnan, tout brave qu’il était, ne put retenir un léger mouvement d’effroi.
Athos le comprit et souriant:
— C’est notre hôte, dit-il, qui m’apporte quelque lettre.
— Oui, milord, dit le bonhomme, j’apporte en effet une lettre à Votre Honneur.
— Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher hôte, vous ne reconnaissez pas Monsieur?