— Hors votre Raoul?

— J’aimerai plus encore Raoul lorsqu’il sera un homme et que je l’aurai vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.

— Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le communiqueriez pas?

— Oui, cher d’Artagnan.

Le Gascon soupira.

— Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l’eussiez mis là, tout ouvert sur la table, en disant: «D’Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à Porthos, à Aramis et à moi.»

— C’est vrai... Oh! c’était la jeunesse, la confiance, la généreuse saison où le sang commande lorsqu’il est échauffé par la passion!

— Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?

— Dites, ami.

— Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas du tout. C’est absolument comme le temps des études... J’ai toujours rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des férules, des croûtes de pain sec... C’est singulier, je n’ai jamais aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je l’étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n’ai pas moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d’or de moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre amitié; car chez moi il y a un cœur; et, c’est miracle, ce cœur n’a pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux trous de ma pauvre chair.