— Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu’avec nous. L’amitié se compose surtout de souvenirs et d’habitudes, et si vous avez fait tout à l’heure une petite satire de la mienne parce que j’hésite à vous révéler ma mission en France...

— Moi?... Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes!

Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table et appela l’hôte pour payer la dépense.

— Depuis que je suis votre ami, dit d’Artagnan, je n’ai jamais payé un écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours, vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je vais essayer si cela est héroïque de payer.

— Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.

Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que d’Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses chers écus. La nuit venait d’étendre son voile épais sur l’eau jaune de la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs de l’appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le cœur des mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux qu’ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s’embarquer sur un grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l’ambassadeur qu’il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait l’ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne.

Tandis que le comte avec Grimaud s’occupait des chevaux pour aller droit à Paris, d’Artagnan courait à l’hôtellerie où, selon ses ordres, sa petite armée devait l’attendre. Ces messieurs déjeunaient d’huîtres, de poisson et d’eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d’Artagnan. Ils étaient bien gais, mais aucun n’avait encore franchi les limites de la raison. Un hourra de joie accueillit le général.

— Me voici, dit d’Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter à chacun le supplément de solde qui était promis.

Les yeux brillèrent.

— Je gage qu’il n’y a déjà plus cent livres dans l’escarcelle du plus riche de vous?