— Ingrat! continua l’abbé s’affectant de plus en plus.
— Expliquez-vous.
— Mais, monsieur le surintendant, je n’ai besoin que d’un valet de chambre, moi, et encore, si j’étais seul, me servirais-je moi-même; mais vous, vous qui avez tant d’ennemis... cent hommes ne me suffisent pas pour vous défendre. Cent hommes!... il en faudrait dix mille. J’entretiens donc tout cela pour que dans les endroits publics, pour que dans les assemblées, nul n’élève la voix contre vous; et sans cela, monsieur, vous seriez chargé d’imprécations, vous seriez déchiré à belles dents, vous ne dureriez pas huit jours, non, pas huit jours, entendez-vous?
— Ah! je ne savais pas que vous me fussiez un pareil champion, monsieur l’abbé.
— Vous en doutez! s’écria l’abbé. Écoutez donc ce qui est arrivé. Pas plus tard qu’hier, rue de la Huchette, un homme marchandait un poulet.
— Eh bien! en quoi cela me nuisait-il, l’abbé?
— En ceci. Le poulet n’était pas gras. L’acheteur refusa d’en donner dix-huit sous, en disant qu’il ne pouvait payer dix-huit sous la peau d’un poulet dont M. Fouquet avait pris toute la graisse.
— Après?
— Le propos fit rire, continua l’abbé, rire à vos dépens, mort de tous les diables! et la canaille s’amassa. Le rieur ajouta ces mots: «Donnez-moi un poulet nourri par M. Colbert, à la bonne heure! et je le paierai ce que vous voudrez.» Et aussitôt l’on battit des mains. Scandale affreux! vous comprenez; scandale qui force un frère à se voiler le visage.
Fouquet rougit.