— Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour moi, que fera Dieu? Non, non, j’ai deux bras, Parry, j’ai une épée...

Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée accrochée au mur.

— Qu’allez-vous faire, milord?

— Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma famille: ma mère vit de la charité publique, ma sœur mendie pour ma mère, j’ai quelque part des frères qui mendient également pour eux; moi, l’aîné, je vais faire comme eux tous, je m’en vais demander l’aumône!

Et sur ces mots, qu’il coupa brusquement par un rire nerveux et terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le bahut, se fit attacher à l’épaule un manteau noir qu’il avait porté pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le regardait avec anxiété:

— Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois heureux; soyons bien heureux, mon fidèle ami, mon unique ami: nous sommes riches comme des rois!

Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par terre, se remit à rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait à recevoir et à installer les voyageurs devancés par leurs laquais; il se glissa par la grande salle dans la rue, où le vieillard, qui s’était mis à la fenêtre, le perdit de vue après une minute.

Chapitre VIII — Ce qu’était Sa Majesté Louis XIV à l’âge de vingt-deux ans

On l’a vu par le récit que nous avons essayé d’en faire, l’entrée du roi Louis XIV dans la ville de Blois avait été bruyante et brillante, aussi la jeune majesté en avait-elle paru satisfaite. En arrivant sous le porche du château des États, le roi y trouva, environné de ses gardes et de ses gentilshommes, Son Altesse Royale le duc Gaston d’Orléans, dont la physionomie, naturellement assez majestueuse, avait emprunté à la circonstance solennelle dans laquelle on se trouvait un nouveau lustre et une nouvelle dignité. De son côté, Madame, parée de ses grands habits de cérémonie, attendait sur un balcon intérieur l’entrée de son neveu. Toutes les fenêtres du vieux château, si désert et si morne dans les jours ordinaires, resplendissaient de dames et de flambeaux.

Ce fut donc au bruit des tambours, des trompettes et des vivats, que le jeune roi franchit le seuil de ce château, dans lequel Henri III, soixante-douze ans auparavant, avait appelé à son aide l’assassinat et la trahison pour maintenir sur sa tête et dans sa maison une couronne qui déjà glissait de son front pour tomber dans une autre famille. Tous les yeux, après avoir admiré le jeune roi, si beau, si charmant, si noble, cherchaient cet autre roi de France, bien autrement roi que le premier, et si vieux, si pâle, si courbé, que l’on appelait le cardinal Mazarin.