— Le drôle n’aura pas d’excuse pour ne pas payer son terme. Vois tous ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie. Mordioux! mais on n’a pas de place ici.
Cependant d’Artagnan réussit à attraper le patron par le coin de son tablier et à se faire reconnaître de lui.
— Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier à moitié fou, une minute, de grâce! J’ai ici cent enragés qui mettent ma cave sens dessus dessous.
— La cave, bon, mais non le coffre-fort.
— Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont là-haut toutes comptées dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre trente compagnons qui sucent les douves d’un petit baril de porto que j’ai défoncé ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien qu’une minute.
— Soit, soit.
— Je m’en vais, dit Raoul bas à d’Artagnan; cette joie est ignoble.
— Monsieur, répliqua sévèrement d’Artagnan, vous allez me faire le plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous les spectacles. Il y a dans l’œil, quand il est jeune, des fibres qu’il faut savoir endurcir, et l’on n’est vraiment généreux et bon que du moment où l’œil est devenu dur et le cœur resté tendre. D’ailleurs, mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce serait mal à toi. Tiens, il y a la cour là-bas, et un arbre dans cette cour; viens à l’ombre, nous respirerons mieux que dans cette atmosphère chaude de vins répandus.
De l’endroit où s’étaient placés les deux nouveaux hôtes de l’Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours grossissant des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un geste des buveurs attablés dans le cabaret ou disséminés dans les chambres. D’Artagnan eût voulu se placer en vedette pour une expédition, qu’il n’eût pas mieux réussi.
L’arbre sous lequel Raoul et lui étaient assis les couvrait d’un feuillage déjà épais. C’était un marronnier trapu, aux branches inclinées, qui versait son ombre sur une table tellement brisée, que les buveurs avaient dû renoncer à s’en servir.