— Oh! il n’est qu’une heure et demie, allongeons les jambes, nous arriverons à temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze livres et repartir avant l’arrivée du patient.

— Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont deux.

— Monsieur, je vous rends mille grâces, dit d’Artagnan, qui, en vieillissant, était devenu d’une politesse raffinée.

En entraînant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de la Grève.

Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule et le poignet irrésistible auquel se joignait une souplesse peu commune des épaules, ni l’un ni l’autre des deux voyageurs ne fût arrivé à destination.

Ils suivaient le quai qu’ils avaient gagné en quittant la rue Saint-Honoré, dans laquelle ils s’étaient engagés après avoir pris congé d’Athos.

D’Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son épaule, formaient trois coins qu’il savait enfoncer avec art dans les groupes pour les faire éclater et se disjoindre comme des morceaux de bois. Souvent il usait comme renfort de la poignée en fer de son épée. Il l’introduisait entre des côtes trop rebelles, et la faisant jouer, en guise de levier ou de pince, séparait à propos l’époux de l’épouse, l’oncle du neveu, le frère du frère. Tout cela si naturellement et avec de si gracieux sourires, qu’il eût fallu avoir des côtes de bronze pour ne pas crier merci quand la poignée faisait son jeu, ou des cœurs de diamant pour ne pas être enchanté quand le sourire s’épanouissait sur les lèvres du mousquetaire. Raoul, suivant son ami, ménageait les femmes, qui admiraient sa beauté, contenait les hommes, qui sentaient la rigidité de ses muscles, et tous deux fendaient, grâce à cette manœuvre, l’onde un peu compacte et un peu bourbeuse du populaire.

Ils arrivèrent en vue des deux potences, et Raoul détourna les yeux avec dégoût. Pour d’Artagnan, il ne les vit même pas; sa maison au pignon dentelé, aux fenêtres pleines de curieux, attirait, absorbait même toute l’attention dont il était capable.

Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de mousquetaires en congé, qui, les uns avec des femmes, les autres avec des amis, attendaient l’instant de la cérémonie. Ce qui le réjouit par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son locataire, ne savait auquel entendre.

Trois garçons ne pouvaient suffire à servir les buveurs. Il y en avait dans la boutique, dans les chambres, dans la cour même. D’Artagnan fit observer cette affluence à Raoul et ajouta: