Ce n’était pas la première fois, à ce qu’il paraît, que les yeux de l’officier rencontraient ces yeux-là, et il en savait à fond le style et la pensée, car aussitôt qu’il eut arrêté son regard sur la physionomie de Louis XIV, et que, par la physionomie, il eut lu ce qui se passait dans son cœur, c’est-à-dire tout l’ennui qui l’oppressait, toute la résolution timide de partir qui s’agitait au fond de ce cœur, il comprit qu’il fallait rendre service au roi sans qu’il le demandât, lui rendre service presque malgré lui, enfin, et hardi, comme s’il eût commandé la cavalerie un jour de bataille:
— Le service du roi! cria-t-il d’une voix retentissante.
À ces mots, qui firent l’effet d’un roulement de tonnerre prenant le dessus sur l’orchestre, les chants, les bourdonnements et les promenades, le cardinal et la reine mère regardèrent avec surprise Sa Majesté. Louis XIV, pâle mais résolu, soutenu qu’il était par cette intuition de sa propre pensée qu’il avait retrouvée dans l’esprit de l’officier de mousquetaires, et qui venait de se manifester par l’ordre donné, se leva de son fauteuil et fit un pas vers la porte.
— Vous partez, mon fils? dit la reine, tandis que Mazarin se contentait d’interroger avec son regard, qui eût pu paraître doux s’il n’eût été si perçant.
— Oui, madame, répondit le roi, je me sens fatigué et voudrais d’ailleurs écrire ce soir.
Un sourire erra sur les lèvres du ministre, qui parut, d’un signe de tête, donner congé au roi.
Monsieur et Madame se hâtèrent alors pour donner des ordres aux officiers qui se présentèrent.
Le roi salua, traversa la salle et atteignit la porte. À la porte, une haie de vingt mousquetaires attendait Sa Majesté.
À l’extrémité de cette haie se tenait l’officier impassible et son épée nue à la main.
Le roi passa, et toute la foule se haussa sur la pointe des pieds pour le voir encore. Dix mousquetaires, ouvrant la foule des antichambres et des degrés, faisaient faire place au roi.