— Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher monsieur Colbert!
Et il sortit en riant au nez du futur ministre.
— Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me faille lui fausser compagnie.
Chapitre LXV — Philosophie du cœur et de l’esprit
Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de d’Artagnan vis-à-vis de Colbert n’était que comique. D’Artagnan ne se refusa donc pas la satisfaction de rire aux dépens de M. l’intendant, depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la rue des Lombards.
Il y a loin. D’Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore lorsque Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa maison.
Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentrée des guinées anglaises, passait la plus grande partie de sa vie à faire ce que d’Artagnan venait de faire seulement de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue des Lombards.
— Vous arrivez donc, mon cher maître? dit Planchet à d’Artagnan.
— Non, mon ami, répliqua le mousquetaire, je pars au plus vite, c’est-à-dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures, et qu’au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donné ration et demie à mon cheval?
— Eh! mon cher maître, répliqua Planchet, vous savez bien que votre cheval est le bijou de la maison, que mes garçons le baisent toute la journée et lui font manger mon sucre, mes noisettes et mes biscuits. Vous me demandez s’il a eu sa ration d’avoine? demandez donc plutôt s’il n’en a pas eu de quoi crever dix fois.