D’Artagnan renvoyait donc la quittance à Fouquet, sans se compromettre lui-même et sans avoir désormais de reproches à s’adresser. Lorsqu’il eut fait cette restitution commode:

— Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d’air matinal, beaucoup d’insouciance et de santé, laissons respirer le cheval Zéphire, qui gonfle ses flancs comme s’il s’agissait d’aspirer un hémisphère, et soyons très ingénieux dans nos petites combinaisons.

«Il est temps, poursuivit d’Artagnan, de faire un plan de campagne, et, selon la méthode de M. de Turenne, qui a une fort grosse tête pleine de toutes sortes de bons avis, avant le plan de campagne, il convient de dresser un portrait ressemblant des généraux ennemis à qui nous avons affaire.

«Tout d’abord se présente M. Fouquet. Qu’est-ce que M. Fouquet?

«M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme fort aimé des femmes; un galant homme fort aimé des poètes; un homme d’esprit très exécré des faquins.

«Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin; je n’aime donc ni ne hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes: il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture.

«Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la position où se trouva le même M. de Turenne lorsqu’il eut en tête le prince de Condé à Jargeau, à Gien et au faubourg Saint-Antoine. Il n’exécrait pas M. le prince, c’est vrai, mais il obéissait au roi. M. le prince est un homme charmant, mais le roi est le roi; Turenne poussa un gros soupir, appela Condé «mon cousin», et lui rafla son armée.

«Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas.

«Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c’est autre chose. M. Colbert veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet.

«Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut précisément tout ce que veut le roi.