Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l’une contre l’autre avec la rapidité que donne une grande joie.

— Planchet, répliqua d’Artagnan, il n’y a qu’un malheur.

— Et lequel?

— L’idée n’est pas à moi... Je ne puis rien placer dessus.

Ces mots arrachèrent un gros soupir du cœur de Planchet.

C’est une ardente conseillère, l’avarice; elle enlève son homme comme Satan fit à Jésus sur la montagne, et lorsqu’une fois elle a montré à un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se reposer, sachant bien qu’elle a laissé sa compagne, l’envie, pour mordre le cœur.

Planchet avait goûté la richesse facile, il ne devait plus s’arrêter dans ses désirs; mais, comme c’était un bon cœur malgré son avidité, comme il adorait d’Artagnan, il ne put s’empêcher de lui faire mille recommandations plus affectueuses les unes que les autres. Il n’eût pas été fâché non plus d’attraper une petite bribe du secret que cachait si bien son maître: ruses, mines, conseils et traquenards furent inutiles; d’Artagnan ne lâcha rien de confidentiel. La soirée se passa ainsi. Après souper, le portemanteau occupa d’Artagnan; il fit un tour à l’écurie, caressa son cheval en lui visitant les fers et les jambes; puis, ayant recompté son argent, il se mit au lit, où, dormant comme à vingt ans, parce qu’il n’avait ni inquiétude ni remords, il ferma la paupière cinq minutes après avoir soufflé la lampe. Beaucoup d’événements pouvaient pourtant le tenir éveillé. La pensée bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et d’Artagnan était grand tireur d’horoscopes; mais; avec ce flegme imperturbable qui fait plus que le génie pour la fortune et le bonheur des gens d’action, il remit au lendemain la réflexion, de peur, se dit-il, de n’être pas frais en ce moment.

Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de l’aurore aux doigts de rose, et d’Artagnan se leva comme l’aurore. Il n’éveilla personne, mit son portemanteau sous son bras, descendit l’escalier sans faire crier une marche, sans troubler un seul des ronflements sonores étagés du grenier à la cave; puis, ayant sellé son cheval, refermé l’écurie et la boutique, il partit au pas pour son expédition de Bretagne.

Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille à toutes les affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit, car au matin, dans la fraîcheur et le doux crépuscule, il sentit ses idées se développer pures et fécondes. Et d’abord, il passa devant la maison de Fouquet, et jeta dans une large boîte béante à la porte du surintendant le bienheureux bordereau que, la veille, il avait eu tant de peine à soustraire aux doigts crochus de l’intendant.

Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait Calchas ou Apollon Pythien.