D’Artagnan savait ce qu’il voulait savoir. Il n’en resta pas moins en face de son partenaire jusqu’au moment où l’on entendit dans la chambre voisine le remue-ménage d’un homme qui s’apprête à partir. Aussitôt l’imprimeur fut sur pied; il avait donné des ordres pour que son cheval fût attelé. La voiture l’attendait à la porte. Le second voyageur se mettait en selle dans la cour avec son laquais. D’Artagnan suivit Jupenet jusqu’au port; il embarqua sa voiture et son cheval sur le bateau.

Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de son domestique. Mais quelque esprit que dépensât d’Artagnan pour savoir son nom, il ne put rien apprendre.

Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât pour toujours dans sa mémoire. D’Artagnan avait bonne envie de s’embarquer avec les deux passagers, mais un intérêt plus puissant que celui de la curiosité, celui du succès, le repoussa du rivage et le ramena dans l’hôtellerie.

Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d’être prêt le lendemain de bonne heure avec de fraîches idées et le conseil de la nuit.

Chapitre LXVIII — D’Artagnan continue ses investigations

Au point du jour, d’Artagnan sella lui-même Furet, qui avait fait bombance toute la nuit, et dévoré à lui seul les restes de provisions de ses deux compagnons.

Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l’hôte, qu’il trouva fin, défiant, et dévoué corps et âme à M. Fouquet. Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un achat probable de quelques salines. S’embarquer pour Belle-Île à La Roche-Bernard, c’eût été s’exposer à des commentaires que peut-être on avait déjà faits et qu’on allait porter au château.

De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent restés un secret pour d’Artagnan, malgré toutes les questions adressées par lui à l’hôte, qui semblait le connaître parfaitement. Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les salines et prit le chemin des marais, laissant la mer à sa droite et pénétrant dans cette plaine vaste et désolée qui ressemble à une mer de boue, dont çà et là quelques crêtes de sel argentent les ondulations.

Furet marchait à merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les chaussées larges d’un pied qui divisent les salines.

D’Artagnan, rassuré sur les conséquences d’une chute qui aboutirait à un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui, de regarder à l’horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils à des fers de lance du sein de la plaine sans verdure.