Néanmoins chacun sentait la fatigue d’une pareille lutte, et l’annonce du souper fut bien reçue par tout le monde. Le souper changea le cours de la conversation. D’ailleurs, ils avaient compris que, sur leurs gardes comme ils étaient chacun de son côté, ni l’un ni l’autre n’en saurait davantage.

Porthos n’avait rien compris du tout. Il s’était tenu immobile parce qu’Aramis lui avait fait signe de ne pas bouger. Le souper ne fut donc pour lui que le souper. Mais c’était bien assez pour Porthos. Le souper se passa donc à merveille.

D’Artagnan fut d’une gaieté éblouissante. Aramis se surpassa par sa douce affabilité. Porthos mangea comme feu Pélops. On causa guerre et finance, arts et amours. Aramis faisait l’étonné à chaque mot de politique que risquait d’Artagnan. Celle longue série de surprises augmenta la défiance de d’Artagnan, comme l’éternelle indifférence de d’Artagnan provoquait la défiance d’Aramis.

Enfin d’Artagnan laissa à dessein tomber le nom de Colbert. Il avait réservé ce coup pour le dernier.

— Qu’est-ce que Colbert? demanda l’évêque.

«oh! pour le coup, se dit d’Artagnan, c’est trop fort. Veillons, mordioux! veillons.»

Et il donna sur Colbert tous les renseignements qu’Aramis pouvait désirer.

Le souper ou plutôt la conversation se prolongea jusqu’à une heure du matin entre d’Artagnan et Aramis.

À dix heures précises, Porthos s’était endormi sur sa chaise et ronflait comme un orgue.

À minuit, on le réveilla et on l’envoya coucher.