— Comment cela? s’écria de Guiche.

— Oui, vous ne vous apercevez point d’une chose, c’est que maintenant ce n’est plus à votre seul ami, c’est-à-dire à un homme qui se ferait tuer plutôt que de vous trahir; vous ne vous apercevez point, dis-je, que ce n’est plus à votre seul ami que vous faites confidence de vos amours, mais au premier venu.

— Au premier venu! s’écria de Guiche; êtes-vous fou, Bragelonne, de me dire de pareilles choses?

— Il en est ainsi.

— Impossible! Comment et de quelle façon serais-je donc devenu indiscret à ce point?

— Je veux dire, mon ami, que vos yeux, vos gestes, vos soupirs parlent malgré vous; que toute passion exagérée conduit et entraîne l’homme hors de lui-même. Alors cet homme ne s’appartient plus; il est en proie à une folie qui lui fait raconter sa peine aux arbres, aux chevaux, à l’air, du moment où il n’a aucun être intelligent à la portée de sa voix. Or, mon pauvre ami, rappelez-vous ceci: qu’il est bien rare qu’il n’y ait pas toujours là quelqu’un pour entendre particulièrement les choses qui ne doivent pas être entendues.

De Guiche poussa un profond soupir.

— Tenez, continua Bragelonne, en ce moment vous me faites peine; depuis votre retour ici, vous avez cent fois et de cent manières différentes raconté votre amour pour elle; et cependant, n’eussiez-vous rien dit, votre retour seul était déjà une indiscrétion terrible. J’en reviens donc à conclure ceci: que, si vous ne vous observez mieux que vous ne le faites, un jour ou l’autre arrivera qui amènera une explosion. Qui vous sauvera alors? Dites, répondez-moi. Qui la sauvera elle-même? Car, toute innocente qu’elle sera de votre amour, votre amour sera aux mains de ses ennemis une accusation contre elle.

— Hélas! mon Dieu! murmura de Guiche.

Et un profond soupir accompagna ces paroles.