— Parce que je suis trop heureux en ce moment, répliqua-t-il d’une voix tremblante. Ah! mon cher d’Herblay, vous qui êtes si savant, vous devez connaître l’histoire d’un certain tyran de Samos. Que puis-je jeter à la mer qui désarme le malheur à venir? Oh! je vous le répète, mon ami, je suis trop heureux! si heureux que je ne désire plus rien au-delà de ce que j’ai… Je suis monté si haut… Vous savez ma devise: Quo non ascendam? Je suis monté si haut, que je n’ai plus qu’à descendre. Il m’est donc impossible de croire au progrès d’une fortune qui est déjà plus qu’humaine.
Aramis sourit en fixant sur Fouquet son œil si caressant et si fin.
— Si je connaissais votre bonheur, dit-il, je craindrais peut-être votre disgrâce; mais vous me jugez en véritable ami, c’est-à-dire que vous me trouvez bon pour l’infortune, voilà tout. C’est déjà immense et précieux, je le sais; mais, en vérité, j’ai bien le droit de vous demander de me confier de temps en temps les choses heureuses qui vous arrivent et auxquelles je prendrais part, vous le savez, plus qu’à celles qui m’arriveraient à moi même.
— Mon cher prélat, dit en riant Fouquet, mes secrets sont par trop profanes pour que je les confie à un évêque, si mondain qu’il soit.
— Bah! en confession?
— Oh! je rougirais trop si vous étiez mon confesseur.
Et Fouquet se mit à soupirer.
Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pensée que son muet sourire.
— Allons, dit-il, c’est une grande vertu que la discrétion.
— Silence! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bête qui m’a reconnu et qui s’approche de nous.