Le plan de Saint-Aignan était celui-ci:

Si les renseignements étaient bons, dire avec effusion au roi qu’il avait mis la main sur une perle, et réclamer le privilège d’enchâsser cette perle dans la couronne royale.

Si les renseignements étaient mauvais, chose possible après tout, examiner à quel point le roi tenait à La Vallière, et diriger le compte rendu de façon à expulser la petite fille pour se faire un mérite de cette expulsion près de toutes les femmes qui pouvaient avoir des prétentions sur le cœur du roi, à commencer par Madame et à finir par la reine.

Au cas où le roi se montrerait tenace dans son désir, dissimuler les mauvaises notes; faire savoir à La Vallière que ces mauvaises notes, sans aucune exception, habitent un tiroir secret de la mémoire du confident; étaler ainsi de la générosité aux yeux de la malheureuse fille, et la tenir perpétuellement suspendue par la reconnaissance et la crainte de manière à s’en faire une amie de cour, intéressée comme une complice à faire la fortune de son complice tout en faisant sa propre fortune.

Quant au jour où la bombe du passé éclaterait, en supposant que cette bombe éclatât jamais, de Saint-Aignan se promettait bien d’avoir pris toutes les précautions et de faire l’ignorant près du roi.

Auprès de La Vallière, il aurait encore ce jour-là même un superbe rôle de générosité.

C’est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût dit La Fontaine, s’en allait avec l’intention bien arrêtée de faire parler de Guiche, c’est-à-dire de le troubler dans son bonheur qu’au reste de Saint-Aignan ignorait.

Il était une heure du matin quand de Saint-Aignan aperçut de Guiche debout, immobile, appuyé au tronc d’un arbre, et les yeux cloués sur cette fenêtre lumineuse.

Une heure du matin: c’est-à-dire l’heure la plus douce de la nuit, celle que les peintres couronnent de myrtes et de pavots naissants, l’heure aux yeux battus, au cœur palpitant, à la tête alourdie, qui jette sur le jour écoulé un regard de regret, qui adresse un salut amoureux au jour nouveau.

Pour de Guiche, c’était l’aurore d’un ineffable bonheur: il eût donné un trésor au mendiant dressé sur son chemin pour obtenir qu’il ne le dérangeât point en ses rêves.