Ces mots à demi pensés, à demi prononcés, le bon jésuite les écoutait avec épouvante comme on écoute les divagations d’un fiévreux, tandis que Grisart, esprit plus élevé, les dévorait comme les révélations d’un monde inconnu où son regard plongeait sans que sa main pût y atteindre.
Soudain le franciscain se releva.
— Terminons, dit-il, la mort me gagne. Oh! tout à l’heure, je mourais tranquille, j’espérais… Maintenant je tombe désespéré, à moins que dans ceux qui restent… Grisart! Grisart, faites-moi vivre une heure encore!
Grisart s’approcha du moribond et lui fit avaler quelques gouttes, non pas de la potion qui était dans le verre, mais du contenu d’un flacon qu’il portait sur lui.
— Appelez l’Écossais! s’écria le franciscain; appelez le marchand de Brême! Appelez! appelez! Jésus! je me meurs! Jésus! j’étouffe!
Le confesseur s’élança pour aller chercher du secours, comme s’il y eût eu une force humaine qui pût soulever le doigt de la mort qui s’appesantissait sur le malade; mais sur le seuil de la porte, il trouva Aramis, qui, un doigt sur les lèvres, comme la statue d’Harpocrate, dieu du silence, le repoussa du regard jusqu’au fond de la chambre.
Le médecin et le confesseur firent cependant un mouvement, après s’être consultés des yeux, pour écarter Aramis. Mais celui-ci, avec deux signes de croix faits chacun d’une façon différente, les cloua tous deux à leur place.
— Un chef! murmurèrent-ils tous deux.
Aramis pénétra lentement dans la chambre où le moribond luttait contre les premières atteintes de l’agonie.
Quant au franciscain, soit que l’élixir fît son effet, soit que cette apparition d’Aramis lui rendît des forces, il fit un mouvement, et, l’œil ardent, la bouche entrouverte, les cheveux humides de sueur, il se dressa sur le lit.