Le cardinal se retira.

— Appelez-moi Grisart, et allez me chercher le Vénitien Marini, dit le malade.

Pendant que le confesseur obéissait, le franciscain, au lieu de biffer le nom du cardinal comme il avait fait de celui du baron, traça une croix à côté de ce nom.

Puis, épuisé par l’effort, il tomba sur son lit en murmurant le nom du docteur Grisart.

Quand il revint à lui, il avait bu la moitié d’une potion dont le reste attendait dans un verre, et il était soutenu par le médecin, tandis que le Vénitien et le confesseur se tenaient près de la porte.

Le Vénitien passa par les mêmes formalités que ses deux concurrents, hésita comme eux à la vue des deux étrangers, et, rassuré par l’ordre du général, révéla que le pape, effrayé de la puissance de l’ordre, ourdissait un plan d’expulsion générale des jésuites, et pratiquait les cours de l’Europe à l’effet d’obtenir leur aide. Il indiqua les auxiliaires du pontife, ses moyens d’action, et désigna l’endroit de l’archipel où, par un coup de main, deux cardinaux adeptes de la onzième année, et par conséquent chefs supérieurs, devaient être déportés avec trente-deux des principaux affiliés de Rome.

Le franciscain remercia le signor Marini. Ce n’était pas un mince service rendu à la société que la dénonciation de ce projet pontifical.

Après quoi, le Vénitien reçut l’ordre de partir dans un quart d’heure, et s’en alla radieux, comme s’il tenait déjà l’anneau, insigne du commandement de la société.

Mais, tandis qu’il s’éloignait, le franciscain murmurait sur son lit:

— Tous ces hommes sont des espions ou des sbires, pas un n’est général; tous ont découvert un complot, pas un n’a un secret. Ce n’est point avec la ruine, avec la guerre, avec la force que l’on doit gouverner la Société de Jésus, c’est avec l’influence mystérieuse que donne une supériorité morale. Non, l’homme n’est pas trouvé, et, pour comble de malheur, Dieu me frappe, et je meurs. Oh! faudra-t-il que la société tombe avec moi faute d’une colonne; faut-il que la mort qui m’attend dévore avec moi l’avenir de l’ordre? Cet avenir que dix ans de ma vie eussent éternisé, car il s’ouvre radieux et splendide, cet avenir, avec le règne du nouveau roi!