On toussa, on se rapprocha, on regarda du coin de l’œil certaines dames d’honneur qui elles-mêmes, pour soutenir plus décemment ou avec plus de fermeté ce regard inquisiteur si pesant, arrangèrent leurs éventails, et se composèrent un maintien de duelliste qui va essuyer le feu de son adversaire.
En ce temps, on avait tellement l’habitude des conversations ingénieuses et des récits épineux, que là où tout un salon moderne flairerait scandale, éclat, tragédie, et s’enfuirait d’effroi, le salon de Madame s’accommodait à ses places, afin de ne pas perdre un mot, un geste, de la comédie composée à son profit par M. de Saint-Aignan, et dont le dénouement, quels que fussent le style et l’intrigue, devait nécessairement être parfait de calme et d’observation.
Le comte était connu pour un homme poli et un parfait conteur. Il commença donc bravement au milieu d’un silence profond et partant redoutable pour tout autre que lui.
— Madame, le roi permet que je m’adresse d’abord à Votre Altesse Royale, puisqu’elle se proclame la plus curieuse de son cercle; j’aurai donc l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que la dryade habite plus particulièrement le creux des chênes et, comme les dryades sont de belles créatures mythologiques, elles habitent de très beaux arbres, c’est-à-dire les plus gros qu’elles puissent trouver.
À cet exorde, qui rappelait sous un voile transparent la fameuse histoire du chêne royal, qui avait joué un si grand rôle dans la dernière soirée, tant de cœurs battirent de joie ou d’inquiétude, que, si de Saint-Aignan n’eût pas eu la voix bonne et sonore, ce battement des cœurs eût été entendu par-dessus sa voix.
— Il doit y avoir des dryades à Fontainebleau, dit Madame d’un ton parfaitement calme, car jamais de ma vie je n’ai vu de plus beaux chênes que dans le parc royal.
Et, en disant ces mots, elle envoya droit à l’adresse de de Guiche un regard dont celui-ci n’eut pas à se plaindre comme du précédent, qui, nous l’avons dit, avait conservé certaine nuance de vague bien pénible pour un cœur aussi aimant.
— Précisément, madame, c’est de Fontainebleau que j’allais parler à Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le récit nous occupe habite le parc du château de Sa Majesté.
L’affaire était engagée; l’action commençait: auditeurs et narrateur, personne ne pouvait plus reculer.
— Écoutons, dit Madame, car l’histoire m’a l’air d’avoir non seulement tout le charme d’un récit national, mais encore celui d’une chronique très contemporaine.