— Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensée peut donc parvenir jusqu’à votre cœur quand je lui fais un rempart du mien?

— Sire, je vais vous le dire. J’avais déjà abordé cette question, si difficile à discuter par une jeune fille de mon âge, mais Votre Majesté m’a imposé silence. Sire, Votre Majesté ne s’appartient pas; Sire, Votre Majesté est mariée; tout sentiment qui écarterait Votre Majesté de la reine, en portant Votre Majesté à s’occuper de moi, serait pour la reine la source d’un profond chagrin.

Le roi essaya d’interrompre la jeune fille, mais elle continua avec un geste suppliant:

— La reine aime Votre Majesté avec une tendresse qui se comprend, la reine suit des yeux Votre Majesté à chaque pas qui l’écarte d’elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel époux, elle demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession, et elle est jalouse du moindre mouvement de votre cœur.

Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Vallière osa l’arrêter.

— Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si, voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majesté donnait à la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh! mon Dieu! je sais bien qu’il est impossible, ou plutôt qu’il devrait être impossible que la plus grande reine du monde fût jalouse d’une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette reine, et, comme celui d’une simple femme, son cœur peut s’ouvrir à des soupçons que les méchants envenimeraient. Au nom du Ciel! Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le mérite pas.

— Oh! mademoiselle, s’écria le roi, vous ne songez donc point qu’en parlant comme vous le faites-vous changez mon estime en admiration.

— Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu’elles ne sont point; vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande que Dieu ne m’a faite. Grâce pour moi, Sire! car, si je ne savais le roi le plus généreux homme de son royaume, je croirais que le roi veut se railler de moi.

— Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j’en suis bien certain, s’écria Louis.

— Sire, je serais forcée de le croire si le roi continuait à me tenir un pareil langage.