Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas puissamment le chapitre que nous écrivons à celui que nous venons d’écrire, n’en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en prenait pour peindre un ciel d’automne après avoir achevé un printemps.
Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul de Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait laissé.
Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin chez La Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux du roi, tout lui présageait un malheur. Mais lequel?
Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait du premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez pour un amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un noble cœur, fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne.
Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla point dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de courage, plein d’amitié comme il était plein d’amour, religieux observateur de sa parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul se dit: «De Guiche m’a écrit pour me prévenir; de Guiche sait quelque chose; je vais aller demander à de Guiche ce qu’il sait, et lui dire ce que j’ai vu.»
Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure et faisait quelques pas dans sa chambre.
Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d’amitié.
Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour écarter le bras de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre la vérité.
— Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime et l’on meurt.
— Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant, puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.