— Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour.

— Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux!

— Là! là!

— Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le premier venu; je lui donnerai un démenti...

— Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que cela me fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me disent: «Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur dis: «Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera.»

— Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre.

— Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui. Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai toute la journée: «C’était un fier niais, que le petit Bragelonne! une double brute! J’avais passé ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se faire embrocher comme un oiseau. Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de votre père.

Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura:

— On n’a pas d’amis, non!

— Ah bah! dit d’Artagnan.