— Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, à nous voir arrêtés, nous croiraient dans un embarras. Évitons des offres de services qui nous gêneraient.

— Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allée latérale.

— C’est précisément ce que je voulais faire, monseigneur.

Aramis fit un signe au muet, qu’il toucha. Celui-ci mit pied à terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les entraîna dans les bruyères veloutées, sur l’herbe moussue d’une allée sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les nuages formatent un rideau plus noir que des taches d’encre.

Cela fait, l’homme se coucha sur un talus, près de ses chevaux, qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la glandée.

— Je vous écoute, dit le jeune prince à Aramis; mais que faites-vous là?

— Je désarme des pistolets dont nous n’avons plus besoin, monseigneur.

Chapitre CCXV — Le tentateur

— Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du côté de son compagnon, si faible créature que je sois, si médiocre d’esprit, si inférieur dans l’ordre des êtres pensants, jamais il ne m’est arrivé de m’entretenir avec un homme, sans pénétrer sa pensée au travers de ce masque vivant jeté sur notre intelligence, afin d’en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l’ombre où nous sommes, dans la réserve où je vous vois je ne pourrai rien lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j’aurai de la peine à vous arracher une parole sincère. Je vous supplie donc, non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien dans la balance que tiennent les princes, mais pour l’amour de vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes inflexions, qui, dans les graves circonstances où nous sommes engagés, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi importantes que jamais il s’en prononça dans le monde.

— J’écoute, répéta le jeune prince avec décision, sans rien ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m’allez dire.