— M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort très grand de s’attacher à gouverner seulement la France. Il a laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même trône, tandis qu’il pouvait les installer plus commodément sur deux trônes différents.
— Sur deux trônes? dit le jeune homme en rêvant.
— En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier ministre de France, aidé de la faveur et de l’appui du roi Très Chrétien; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors, son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous, d’ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu’au fond des yeux de Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent et fatigué de tout; vous serez un roi de tête et d’épée; vous n’aurez pas assez de vos États: je vous y gênerais. Or, jamais notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même effleurée par une pensée secrète. Je vous aurai donné le trône de France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d’un pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n’ai pas d’alliance, moi, je n’ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les guerres de famille; je dirai: «À nous deux l’univers; à moi pour les âmes, à vous pour les corps.» Et, comme je mourrai le premier, vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur?
— Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous avoir compris, monsieur d’Herblay, vous serez cardinal; cardinal, vous serez mon premier ministre. Et puis vous m’indiquerez ce qu’il faut faire pour qu’on vous élise pape; je le ferai. Demandez-moi des garanties.
— C’est inutile. Je n’agirai jamais qu’en vous faisant gagner quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur l’échelon supérieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde se rompent, parce que l’intérêt qu’ils renferment tend à pencher d’un seul côté. Jamais entre nous il n’en sera de même; je n’ai pas besoin de garanties.
— Ainsi... mon frère... disparaîtra?...
— Simplement. Nous l’enlèverons de son lit par le moyen d’un plancher qui cède à la pression du doigt. Endormi sous la couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous commanderez à partir de ce moment, et vous n’aurez pas d’intérêt plus cher que celui de me conserver près de vous.
— C’est vrai! Voici ma main, monsieur d’Herblay.
— Permettez-moi de m’agenouiller devant vous, Sire, bien respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.
— Embrassez-moi aujourd’hui même, et soyez plus que grand, plus qu’habile, plus que sublime génie: soyez bon pour moi, soyez mon père!