— Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure chère.

Sur quoi, toute la Cour se mit à dévorer d’un tel enthousiasme, que l’on eût dit des nuées de sauterelles d’Égypte s’abattant sur les seigles verts.

Cela n’empêcha pas que, après la faim assouvie, le roi ne redevînt triste: triste en proportion de la belle humeur qu’il avait cru devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses courtisans avaient faite à Fouquet.

D’Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu’il y parût, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre d’observations qui lui profitèrent.

Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc était illuminé. La lune, d’ailleurs, comme si elle se fût mise aux ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses diamants et de son phosphore. La fraîcheur était douce. Les allées étaient ombreuses et sablées si moelleusement, que les pieds s’y plaisaient. Il y eut fête complète; car le roi, trouvant La Vallière au détour d’un bois, lui put serrer la main et dire: «Je vous aime», sans que nul l’entendît, excepté M. d’Artagnan, qui suivait, et M. Fouquet, qui précédait.

Cette nuit d’enchantements s’avança. Le roi demanda sa chambre. Aussitôt tout fut en mouvement. Les reines passèrent chez elles au son des théorbes et des flûtes. Le roi trouva, en montant, ses mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invités à souper.

D’Artagnan perdit toute défiance. Il était las, il avait bien soupé, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d’une fête chez un véritable roi.

— M. Fouquet, disait-il, est mon homme.

On conduisit, en grande cérémonie, le roi dans la chambre de Morphée, dont nous devons une mention légère à nos lecteurs. C’était la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes que Morphée suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le sommeil enfante de gracieux, ce qu’il verse de miel et de parfums, de fleurs et de nectar, de voluptés ou de repos dans les sens, le peintre en avait enrichi les fresques. C’était une composition aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans l’autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur la tête du dormeur, les sorciers et les fantômes aux masques hideux, les demi-ténèbres, plus effrayantes que la flamme ou la nuit profonde, voilà ce qu’il avait donné pour pendants à ses gracieux tableaux.

Le roi, entré dans cette chambre magnifique, fut saisi d’un frisson. Fouquet en demanda la cause.