— Oui, figurez-vous-le bien. Chaque fois que ce diable de buffle s’accrochait à mon dos, c’était une punition de M. de Tréville, ou un refus d’argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l’épée s’accrochait dans le baudrier même, c’était une mauvaise commission, comme il m’en a plu toute ma vie. Chaque fois que l’épée elle-même dansait au fourreau, c’était un duel heureux. Chaque fois qu’elle se logeait dans mes mollets, c’était une blessure légère. Chaque fois qu’elle sortait tout à fait du fourreau, j’étais fixé, j’en étais quitte pour rester sur le champ de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de compresses.

— Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigné par votre épée, dit Fouquet avec un pâle sourire qui était la lutte contre ses propres faiblesses. Avez-vous une tisona ou une tranchante? Votre lame est-elle fée ou charmée?

— Mon épée, voyez-vous, c’est un membre qui fait partie de mon corps. J’ai ouï dire que certains hommes sont avertis par leur jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par mon épée. Eh bien! elle ne m’a rien dit ce matin. Ah! si fait!... la voilà qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du baudrier. Savez-vous ce que cela me présage?

— Non.

— Eh bien! cela me présage une arrestation pour aujourd’hui.

— Ah! mais, fit le surintendant plus étonné que fâché de cette franchise, si rien de triste ne vous est prédit par votre épée, il n’est donc pas triste pour vous de m’arrêter?

— Vous arrêter! vous?

— Sans doute... le présage...

— Ne vous regarde pas, puisque vous êtes tout arrêté depuis hier. Ce n’est donc pas vous que j’arrêterai. Voilà pourquoi je me réjouis, voilà pourquoi je dis que ma journée sera heureuse.

Et, sur ces paroles, prononcées avec une bonne grâce tout affectueuse, le capitaine prit congé de M. Fouquet pour se rendre chez le roi.