Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le forçait à déployer une vélocité pareille: mais comme il voyait Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.

Ils eurent ainsi bientôt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de poste. C’est pendant un relais que Porthos se hasarda discrètement à interroger Aramis.

— Chut! répliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune dépend de notre rapidité.

Comme si Porthos eût été le mousquetaire sans sou ni maille de 1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie toujours quelque chose à l’oreille humaine. Il veut dire assez, pour ceux qui n’ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont assez.

— On me fera duc, dit Porthos tout haut.

Il se parlait à lui-même.

— Cela est possible, répliqua en souriant à sa façon Aramis, dépassé par le cheval de Porthos.

Cependant la tête d’Aramis était en feu; l’activité du corps n’avait pas encore réussi à surmonter celle de l’esprit. Tout ce qu’il y a de colères rugissantes, de douleurs aux dents aiguës, de menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la pensée du prélat vaincu.

Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat. Libre, sur le grand chemin, de s’abandonner au moins aux impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphémer à chaque écart du cheval, à chaque inégalité de la route. Pâle, parfois inondé de sueurs bouillantes, tantôt sec et glacé, il battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.

Porthos en gémissait, lui dont le défaut dominant n’était pas la sensibilité. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et ils arrivèrent à Orléans.