— À Aramis? s’écria le mousquetaire interdit. Vous avez vu Aramis?
— Après sa déconvenue à Vaux, oui; j’ai vu Aramis fugitif, poursuivi, perdu, et Aramis m’en a dit assez pour que je croie aux plaintes que cet infortuné a gravées sur le plat d’argent.
D’Artagnan laissa pencher sa tête avec accablement.
— Voilà, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire! car maintenant...
— Eh bien! dit Athos avec sa douceur sévère, votre secret est-il perdu parce que je le sais? n’en ai-je pas porté d’aussi lourds en ma vie? Ayez donc de la mémoire, mon cher.
— Vous n’en avez jamais porté d’aussi périlleux, repartit d’Artagnan avec tristesse. J’ai comme une idée sinistre que tous ceux qui auront touché à ce secret mourront, et mourront mal.
— Que la volonté de Dieu soit faite, d’Artagnan! Mais voici votre gouverneur.
D’Artagnan et ses amis reprirent aussitôt leurs rôles.
Ce gouverneur, soupçonneux et dur, était pour d’Artagnan d’une politesse allant jusqu’à l’obséquiosité. Il se contenta de faire bonne chère aux voyageurs et de les bien regarder.
Athos et Raoul remarquèrent qu’il cherchait souvent à les embarrasser par de soudaines attaques, ou à les saisir au dépourvu d’attention; mais ni l’un ni l’autre ne se déconcerta. Ce qu’avait dit d’Artagnan put paraître vraisemblable, si le gouverneur ne le crut pas vrai.