Parfois, montant les côtes, quand le cheval essoufflé enflait ses naseaux et développait ses flancs, le capitaine, plus libre de penser, songeait à ce prodigieux génie d’Aramis, génie d’astuce et d’intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre civile. Soldat, prêtre et diplomate, galant, avide et rusé, Aramis n’avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme marchepied pour s’élever aux mauvaises. Généreux esprit, sinon cœur d’élite, il n’avait jamais fait le mal que pour briller un peu plus. Vers la fin de sa carrière, au moment de saisir le but, il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une planche, et était tombé dans la mer.
Mais Porthos, ce bon et naïf Porthos! Voir Porthos affamé, voir Mousqueton sans dorures, emprisonné peut-être; voir Pierrefonds, Bracieux, rasés quant aux pierres, déshonorés quant aux futaies, c’étaient là autant de douleurs poignantes pour d’Artagnan, et, chaque fois qu’une de ces douleurs le frappait, il bondissait comme son cheval à la piqûre du taon sous les voûtes de feuillage.
Jamais l’homme d’esprit ne s’est ennuyé s’il a le corps occupé par la fatigue; jamais l’homme sain de corps n’a manqué de trouver la vie légère si quelque chose a captivé son esprit. D’Artagnan, toujours courant, toujours rêvant, descendit à Paris, frais et tendre de muscles, comme l’athlète qui s’est préparé pour le gymnase.
Le roi ne l’attendait pas si tôt et venait de partir pour chasser du côté de Meudon. D’Artagnan, au lieu de courir après le roi comme il eût fait au temps jadis, se débotta, se mit au bain et attendit que Sa Majesté fût revenue bien poudreuse et bien lasse. Il occupa les cinq heures d’intervalle à prendre, comme on dit, l’air de la maison, et à se cuirasser contre toutes les mauvaises chances.
Il apprit que le roi, depuis quinze jours, était sombre; que la reine mère était malade et fort accablée; que Monsieur, frère du roi, tournait à la dévotion; que Madame avait des vapeurs, et que M. de Guiche était parti pour une de ses terres.
Il apprit que M. Colbert était rayonnant que M. Fouquet consultait tous les jours un nouveau médecin, qui ne le guérissait point, et que sa principale maladie n’était pas de celles que les médecins guérissent, sinon les médecins politiques.
Le roi, dit-on à d’Artagnan, faisait à M. Fouquet la plus tendre mine, et ne le quittait plus d’une semelle; mais le surintendant, touché au cœur comme ces beaux arbres qu’un ver a piqués, dépérissait malgré le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.
D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.
Aussi voyait-on le premier roi du monde, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval d’une ardeur sans seconde, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux.
Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ébats, chassés si mollement, que, disait-on, l’art de la vénerie courait risque de dégénérer à la Cour de France.