Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer
À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.
Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, rougi comme un creuset gigantesque.
Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la mer avec une sombre inquiétude.
L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.
Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de M. d’Herblay.
— Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.
— C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos. C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.
— Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au rivage?
— Je l’ai remarqué comme vous.