Aramis, silencieux, glacé, tremblant comme un enfant craintif se releva en frissonnant de dessus cette pierre.

Un chrétien ne marche pas sur des tombes.

Mais, capable de se tenir debout, il était incapable de marcher. On eût dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en lui.

Ses Bretons l’entourèrent; Aramis se laissa aller à leurs étreintes, et les trois marins, le soulevant, l’emportèrent dans le canot.

Puis, l’ayant déposé sur le banc, près du gouvernail ils forcèrent de rames, préférant s’éloigner en nageant à hisser la voile, qui pouvait les dénoncer.

Sur toute cette surface rasée de l’ancienne grotte de Locmaria, sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard. Aramis n’en put détacher ses yeux, et, de loin, en mer, à mesure qu’il gagnait le large, la roche menaçante et fière lui semblait se dresser, comme naguère se dressait Porthos, et lever au ciel une tête souriante et invincible comme celle de l’honnête et vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier mort.

Étrange destinée de ces hommes d’airain! Le plus simple du cœur, allié au plus astucieux; la force du corps guidée par la subtilité de l’esprit; et, dans le moment décisif, lorsque la vigueur seule pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids vil et matériel, triomphait de la vigueur, et, s’écroulant sur le corps, en chassait l’esprit.

Digne Porthos! né pour aider les autres hommes, toujours prêt à se sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eût donné la force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu’Aramis cependant avait rédigé seul, et que Porthos n’avait connu que pour en réclamer la terrible solidarité.

Noble Porthos! À quoi bon les châteaux regorgeant de meubles, les forêts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et les caves regorgeant de richesses? à quoi bon les laquais aux brillantes livrées, et, au milieu d’eux, Mousqueton, fier du pouvoir délégué par toi? Ô noble Porthos! soucieux entasseur de trésors, fallait-il tant travailler à adoucir et dorer ta vie pour venir, sur une plage déserte, aux cris des oiseaux de l’océan, t’étendre, les os écrasés sous une froide pierre! fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument!

Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oublié, perdu, sous la roche que les pâtres de la lande prennent pour la toiture gigantesque d’un dolmen.