Et il ne nomma pas La Fontaine.

— Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par les remords: larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis, parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez pour ma volonté.

— Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre Majesté est redoutable; chacun doit se courber sous les arrêts qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi.

— D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu les balances.

— Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix, avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un ami accusé aura sonné pour nous.

— Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air imposant.

— Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit, le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort. Il est la dernière ressource du mourant; il est l’instrument de la miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à deux genoux, comme on supplie la Divinité; Mme Fouquet n’a plus d’amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au moment de la faveur; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus d’espoir! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain!

Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa moustache et comprimer ses soupirs.

Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère: mais la rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards diminuait visiblement.

— Que souhaitez-vous? dit-il d’une voix émue.