«J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis: c’est M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le comte de La Fère.

«Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants gentilshommes dont je suis l’ami et le très humble serviteur.»

Ici, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, qui, glissant du baudrier, était tombée sur la planche sonore. Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme avait coulé des cils épais de d’Artagnan sur son nez aquilin, dont l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant enflammé au soleil.

«C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de M. le comte de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom...»

Un long murmure courut dans l’auditoire.

Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit le silence interrompu.

«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.

«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait besoin de vivre en exil.

«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de donner cinq cents livres à chacun des autres.

«Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de moi.