«Le vicomte fut sommé de se rendre par les Arabes; mais il leur fit un signe négatif avec sa tête, et continua de marcher aux palissades.
«C’était une imprudence mortelle. Cependant toute l’armée lui sut gré de ne point reculer, puisque le malheur l’avait conduit si près. Il marcha quelques pas encore, et les deux régiments lui battirent des mains.
«Ce fut encore à ce moment que la seconde décharge ébranla de nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fumée eut beau se dissiper, nous ne le vîmes plus debout. Il était couché, la tête plus bas que les jambes, sur les bruyères, et les Arabes commencèrent à vouloir sortir de leurs retranchements pour venir lui couper la tête ou prendre son corps, comme c’est la coutume chez les infidèles.
«Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du regard, et ce triste spectacle lui avait arraché de grands et douloureux soupirs. Il se mit donc à crier, voyant les Arabes courir comme des fantômes blancs parmi les lentisques:
«— Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre ce noble corps?
«En disant ces mots et en agitant son épée, il courut lui-même vers l’ennemi. Les régiments, s’élançant sur ses traces, coururent à leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des Arabes étaient sauvages.
«Le combat commença sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si acharné, que cent soixante Arabes y demeurèrent morts, à côté de cinquante au moins des nôtres.
«Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte sur ses épaules, et le rapporta dans nos lignes.
«Cependant l’avantage se poursuivait; les régiments prirent avec eux la réserve, et les palissades des ennemis furent renversées.
«À trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat à l’arme blanche dura deux heures; ce fut un massacre.