— Elles seront à flot avant la fin de l’année, messieurs; le roi aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, n’est-ce pas?

— Faire des vaisseaux, dit d’Artagnan, c’est difficile, mais possible. Quant à les armer, comment faire? En France, il n’y a ni fonderies, ni chantiers militaires.

— Bah! répondit Colbert d’un air épanoui, depuis un an et demi, j’ai installé tout cela, vous ne savez donc pas? Connaissez-vous M. d’Infreville?

— D’Infreville? répliqua d’Artagnan; non.

— C’est un homme que j’ai découvert. Il a une spécialité, il sait faire travailler des ouvriers. C’est lui qui, à Toulon, fait fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous n’allez peut-être pas croire ce que je vais vous dire, monsieur l’ambassadeur: j’ai eu encore une idée.

— Oh! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours.

— Figurez-vous que, spéculant sur le caractère des Hollandais nos alliés, je me suis dit: Ils sont marchands, ils sont amis avec le roi, ils seront heureux de vendre à Sa Majesté ce qu’ils fabriquent pour eux-mêmes. Donc, plus on achète... Ah! il faut que j’ajoute ceci: J’ai Forant... Connaissez-vous Forant, d’Artagnan?

Colbert s’oubliait. Il appelait le capitaine d’Artagnan tout court, comme le roi. Mais le capitaine sourit.

— Non, répliqua-t-il, je ne le connais pas.

— C’est encore un homme que j’ai découvert, une spécialité pour acheter. Ce Forant m’a acheté trois-cent cinquante mille livres de fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze chargements de bois du Nord, des mèches, des grenades, du brai, du goudron, que sais-je, moi? avec une économie de sept pour cent sur ce que me coûteraient toutes ces choses fabriquées en France.