Le jeune Scipion continuait de s'égosiller; il est vrai que ses frères de mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du sable dans la bouche.
Militor ne bougeait pas; on eût dit que les misères de la vie de famille passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre.
— Eh! fit tout à coup monsieur de Loignac; que vois-je là-bas, sur la manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?
— Oui, oui, c'est cela! s'écria Eustache triomphant; c'est une idée de
Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur
Militor.
— Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le grand veau! qui ne tient même pas ses bras ballants, dans la crainte de porter ses bras.
Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils.
— Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des pattes comme certaines gens de ma connaissance.
— La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de
Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.
— Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua Loignac, et je veux au contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et, corbleu! je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne.
Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à son beau-fils.