D’ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd’hui on se couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
D’Artagnan, resté seul avec madame Bonacieux, se retourna vers elle: la pauvre femme était renversée sur un fauteuil et à demi évanouie. D’Artagnan l’examina d’un coup d’œil rapide.
C’était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune avec des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant s’arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse: les pieds n’annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement d’Artagnan n’en était pas encore à se préoccuper de ces détails.
Tandis que d’Artagnan examinait madame Bonacieux, et en était aux pieds, comme nous l’avons dit, il vit à terre un fin mouchoir de batiste, qu’il ramassa, selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le même chiffre qu’il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la gorge avec Aramis.
Depuis ce temps d’Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés, il remit donc sans rien dire celui qu’il avait ramassé dans la poche de madame Bonacieux.
En ce moment madame Bonacieux reprenait ses sens; elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d’elle, vit que l’appartement était vide et qu’elle était seule avec son libérateur. Elle lui tendit aussitôt les mains en souriant. Madame Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
—Ah, monsieur! dit-elle, c’est vous qui m’avez sauvée: permettez-moi que je vous remercie.
—Madame, dit d’Artagnan, je n’ai fait que ce que tout gentilhomme eût fait à ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement.