—Silence! silence! dit le duc; si je suis heureux d’une erreur, n’ayez pas la cruauté de me l’enlever. Vous l’avez dit vous-même, on m’a attiré dans un piège, j’y laisserai ma vie, peut-être, car, tenez, c’est étrange, depuis quelque temps j’ai des pressentiments que je vais mourir.
Et le duc sourit d’un sourire triste et charmant à la fois.
—Oh! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche avec un accent d’effroi qui prouvait quel intérêt plus grand qu’elle ne le voulait dire elle prenait au duc.
—Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non; c’est même ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me préoccupe point de pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espérance que vous m’avez presque donnée, aura tout payé, fût-ce même ma vie.
—Eh bien! dit Anne d’Autriche, moi aussi, duc, moi, j’ai des pressentiments; moi aussi, j’ai des rêves. J’ai songé que je vous voyais couché sanglant, frappé d’une blessure.
—Au côté gauche, n’est-ce pas, avec un couteau? interrompit Buckingham.
—Oui, c’est cela, milord, c’est cela, au côté gauche, avec un couteau. Qui a pu vous dire que j’avais fait ce rêve? Je ne l’ai confié qu’à Dieu, et encore dans mes prières.
—Je n’en veux pas davantage, et vous m’aimez, madame, c’est bien.
—Je vous aime, moi?
—Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu’à moi, si vous ne m’aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si nos deux existences ne se touchaient pas par le cœur? Vous m’aimez, ô reine, et vous me pleurerez!