»Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le remarquer, mon cher d’Artagnan; l’insulte était terrible, et tout inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer au fond de mon cœur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on remit la cérémonie à un an.

»J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis le jour anniversaire de celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou. Je pris un costume complet de cavalier et je me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. C’était rue des Francs-Bourgeois, tout près de la Force.

»En effet, mon officier y était: je m’approchai de lui, comme il chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme et je l’interrompis au beau milieu du second couplet.

»—Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez vous encore des coups de canne, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?

»L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit:

»—Que me voulez-vous, monsieur! je ne vous connais pas.

»—Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les Vies des Saints et qui traduit Judith en vers.

»—Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me voulez-vous?