—Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme? demanda d’Artagnan avec angoisse.
—Nous devions la transporter dans un hôtel de la Place Royale, dit le blessé.
—Oui! oui! murmura d’Artagnan, c’est bien cela: chez milady elle-même.
Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour, puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces renseignements au cardinal.
Mais il comprit aussi, avec un sentiment de joie bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre madame Bonacieux expiait son dévouement, et qu’elle l’avait tirée de cette prison. Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui furent expliqués. Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible de retrouver madame Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable.
Cette idée acheva de lui remettre la clémence au cœur. Il se retourna vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:
—Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur moi et retournons au camp.
—Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité, mais n’est-ce point pour me faire pendre?
—Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.
Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de son sauveur; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa reconnaissance.