—Oui, s’écria milady, mais je perdrai ce qui m’est bien plus cher que la vie, je perdrai l’honneur, Felton; et c’est vous, vous que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma honte et de mon infamie.

Cette fois Felton, tout impassible qu’il était ou qu’il faisait semblant d’être, ne put résister à l’influence secrète qui s’était déjà emparée de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la plus pure vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante, subir à la fois l’ascendant de la douleur et de la beauté, c’était trop pour un visionnaire, c’était trop pour un cerveau miné par les rêves ardents de la foi extatique, c’était trop pour un cœur corrodé à la fois par l’amour du ciel qui brûle, par la haine des hommes qui dévore.

Milady vit le trouble, elle sentit par intuition la flamme des passions opposées qui brûlaient le sang dans les veines du jeune fanatique; et, pareille, à un général habile qui, voyant l’ennemi prêt à reculer, marche sur lui en poussant un cri de victoire, elle se leva, belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne, et, le bras étendu, le col découvert, les cheveux épars, retenant d’une main sa robe pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de ce feu qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune puritain, elle marcha vers lui, s’écriant sur un air véhément, de sa voix si douce, à laquelle, dans l’occasion, elle donnait un accent terrible:

Livre à Baal sa victime

Jette aux lions le martyr:

Dieu te fera repentir!...

Je crie à lui de l’abîme.

Felton s’arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié.

—Qui êtes-vous, qui êtes-vous? s’écria-t-il en joignant les mains; êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers, êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Éloa ou Astarté?

—Ne m’as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un démon, je suis une fille de la terre, je suis une sœur de ta croyance, voilà tout.