Milady vit d’un seul regard tout ce qu’elle inspirait de souffrance à Felton, en pesant sur chaque détail de son récit; mais elle ne voulait lui faire grâce d’aucune torture. Plus profondément elle lui briserait le coeur, plus sûrement il la vengerait. Elle continua donc comme si elle n’eût point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé que le moment n’était pas encore venu d’y répondre.
«Seulement, cette fois, ce n’était plus à une espèce de cadavre inerte, sans aucun sentiment, que l’infâme avait affaire. Je vous l’ai dit: sans pouvoir parvenir à retrouver l’exercice complet de mes facultés, il me restait le sentiment de mon danger: je luttai donc de toutes mes forces et sans doute j’opposai, tout affaiblie que j’étais, une longue résistance, car je l’entendis s’écrier:
«Ces misérables puritaines! je savais bien qu’elles lassaient leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs.«
«Hélas! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je sentis mes forces qui s’épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de mon sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.»
Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu’une espèce de rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine.
«Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous mon oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre; s’il n’avait point servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation.
«Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
— L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas? s’écria Felton.
— Eh bien, oui! dit Milady: cette idée n’était pas d’une chrétienne, je le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua Milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition.
— Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la vengeance.